Les Services de presse en format digital, pour ou contre ?

 Il y a peu, le journaliste Michel Dufranne (chroniqueur à la RTBF entre autres pour l’émission « Livrés à domicile ») évoquait la question des services de presse en format digital lors de rencontres liées au numérique. Nous l’avons donc contacté pour qu’il nous explique son point de vue. D’autres critiques ont également accepté de répondre à nos questions : Lucie Cauwe, ex-critique littéraire au journal Le Soir et auteure d’un blog littéraire, Pierre Maury, critique littéraire au journal Le Soir également et Gabriel Lucas, critique de littérature de jeunesse sur le blog La Mare aux mots. Nous avons également contacté diverses maisons d’édition en Belgique francophone.

Le service de presse dans le monde de l’édition, qu’est-ce que c’est ?

Pour résumer la chose, le service de presse ou SP, c’est le livre qui est envoyé par les attachés de presse des maisons d’édition aux journalistes, chroniqueurs et rédactions des médias qui seraient susceptibles d’en faire la promotion. Traditionnellement, le livre à promouvoir quitte la maison d’édition (souvent à Paris) pour arriver par courrier au domicile du journaliste ou à sa rédaction. Parfois, les service de presse sont « marqués » d’un cachet qui désigne ce qu’ils sont, parfois pas.

L’autre possibilité est le service de presse numérique. Sans rapport avec une newsletter envoyée aux journalistes avant l’envoi traditionnel de livres (comme certaines maisons d’édition le pensaient), le service de presse numérique est l’envoi par email, Dropbox, Wetransfer ou tout autre service de la totalité du livre sous format ePub (ou d’autres formats qui permettent une lecture correcte sur les supports numériques).

De ces discussions avec les critiques littéraires ressortent deux grandes tendances, ceux qui sont pour l’envoi de services de presse sous format digital et ceux qui préfèrent continuer à découvrir les livres sous format papier.

Les maisons d’édition et leur rapport au SP numérique

En ce qui concerne les maisons d’édition, celles que nous avons contactées nous ont avoué ne jamais recourir à ce type de pratique par manque de connaissance ou parce que les journalistes ne leur ont jamais demandé de le faire. Michel Dufranne nous a brossé un bref portrait des autres types de réactions.

Tout d’abord, il existe des maisons d’édition qui refusent catégoriquement de laisser sortir des fichiers ePub de leurs murs (alors qu’ils sont vendus sous ce format aux clients). C’est le cas par exemple d’Albin Michel. Ensuite, les maisons d’édition qui acceptent de fournir le fichier mais qui ne le fournissent pas d’emblée aux attachés de presse. Ces derniers doivent donc faire parvenir le message à la personne capable de/autorisée à faire le transfert. Ce qui peut se révéler compliqué voire très compliqué. Il y a aussi les maisons d’édition pour lesquelles les versions numériques ne sont pas gérées par la même société, c’est le cas de 10/18 qui se transforme en 12/21 pour le numérique : d’autres gens, d’autres lieux, d’autres contacts… Enfin, il y a les éditeurs pure players, comme ONLIT par exemple. Ces derniers, dans une démarche qui plaît à Michel Dufranne, fournissent au journaliste, en début de saison, un fichier contenant la totalité de leurs sorties. Aussi simple que ça… Lire la suite Les Services de presse en format digital, pour ou contre ?

Quand l’université s’intéresse à la culture populaire

Quels sont les points communs entre les grandes œuvres littéraires et les séries télé ? Entre le jeu vidéo et le support livresque ? Entre Game of Thrones et l’histoire des classes sociales depuis le 16e siècle ? C’est au départ de ce type de questionnements qu’est venue l’idée à Björn-Olav Dozo, chercheur en humanités numériques et cultures populaires à l’Université de Liège, de créer une collection d’ouvrages de recherche sur ce qu’on appelle la culture contemporaine.

gameofthrones

 « Pour moi, la culture contemporaine, explique Björn-Olav Dozo, c’est la culture mainstream, la culture connue de tous, partagée par tous mais généralement dominée par la culture avec un grand C ». À la suite de ce constat, il lui semblait évident que les recherches menées sur la culture populaire devaient être diffusées le plus largement possible. « Je voulais, avec cette collection, mettre en valeur les travaux qui sont menés à l’Université. En effet, depuis plus de 20 ans, la culture populaire a rencontré l’intérêt des chercheurs.  cependant, la plupart du temps, le produit de leurs recherches est publié dans des revues spécialisées ou dans des collections disciplinaires. Ces recherches sont généralement présentées comme étant l’illustration d’une théorie plus « légitime ». On peut, par exemple, retrouver dans des collections de sociologie des ouvrages portant sur l’approche sociologique du roman policier ou encore, dans des ouvrages d’analyse narratologique, des travaux portant sur la narratologie des jeux vidéo. Mais jusqu’à présent, il n’existe pas ou peu de collection universitaire sur l’étude de la culture de grande diffusion actuelle en elle-même et pour elle-même. »

Les objets de la culture populaire

Cette culture regroupe tous les médias illégitimes. « Les mauvais genres »  ont pourtant un succès très important. On pourrait les diviser en plusieurs groupes : ce qui se regarde (comme les séries télé, les blockbusters, le cinéma d’animation), ce qui se lit (la BD, la littérature pour la jeunesse, les romans policiers, la science-fiction, la fantasy…), et ceux auxquels on participe activement (jeux vidéo, médias numériques). La culture populaire déploie ses tentacules dans toutes les directions.

poulpe

« C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai choisi le poulpe comme logo pour illustrer la collection. Comme emblème, le poulpe illustre la possibilité de toucher à tout, tout en gardant une cohérence intrinsèque. C’est aussi un clin d’œil à l’hydre à six têtes de la maison d’édition L’Association, sur le mode inversé. La trame présente en haut à droite des couvertures évoque quant à elle l’ambition de la collection : donner à voir la structure des objets, par des analyses originales. La référence à Matrix est patente. »

 

Une collection proposant des ouvrages numériques et en impression à la demande

C’est avec la jeune maison d’édition numérique liégeoise Bebooks que Björn-Olav Dozo a décidé de travailler. « Bebooks est une maison d’édition gérée par un ancien étudiant de romanes, Julien de Marchin. Il a aussi suivi le cours d’Aspect de l’édition numériqueà l’ULg. La maison d’édition s’est très vite fait une place dans le monde de l’édition numérique belge francophone. Aujourd’hui, Bebooks, en plus d’être un prestataire de services pour les éditeurs, est notamment responsable de la numérisation du catalogue de l’Académie royale de Belgique. »

Le premier tome de la collection est donc disponible sur les sites de toutes les librairies en ligne mais également bientôt en impression à la demande. « En effet, le numérique permet une circulation plus rapide et plus efficace tout en minimisant les coûts. Néanmoins, il était important pour la collection d’être également disponible en version papier : certains préfèrent le papier pour le confort et la facilité de lecture et d’autres souhaitent conserver un volume matériel dans leur bibliothèque, pour être sûr de ne pas l’égarer. »

Aspect pédagogique de la collection

Björn-Olav Dozo, responsable du cours de genres paralittéraires depuis six ans, voit ce type de recherche comme un pont à créer entre la culture quotidienne de ses étudiants et celle qu’ils étudient dans des cursus comme ceux proposés en Faculté de Philosophie et Lettres. « On voudrait minimiser le gap entre les pratiques culturelles du quotidien, celle que l’on pratique en rentrant chez soi le soir, et la culture qui est l’objet des recherches à l’université. Cela va dans deux sens : les productions scientifiques universitaires ont des choses à dire sur les pratiques culturelles quotidiennes contemporaines, notamment parce que ces pratiques se nourrissent elles-mêmes de références légitimes et de structures narratives ou thématiques empruntées aux œuvres classiques. À l’inverse, ces œuvres populaires, lorsqu’elles sont mobilisées au sein d’autres cours, permettent d’illustrer des concepts et des situations et de les rendre compréhensibles pour des étudiants baignés dans cette culture. Au final, c’est l’imaginaire contemporain qui est mobilisé afin de donner à comprendre de grands concepts philosophiques, littéraires, historiques ou autres ». « Prenons un exemple lié à une série télé qui fait le buzz depuis plusieurs saisons déjà, Game of Thrones. Expliquer l’émergence de la société marchande au 16e siècle et le passage d’une société fondée sur l’héritage de titres à une société fondée sur l’héritage d’argent peut se faire sur la base de l’analyse du personnage de Littlefinger. En effet, ce dernier arrive à tirer son épingle du jeu dans une société féodale fondée sur les liens du sang en jouant la carte de l’argent. »

Les premiers titres et l’avenir de la collection

Depuis quelques années, de nombreux étudiants en Philosophie et Lettres produisent des mémoires de grande qualité sur de nombreux sujets liés à la culture populaire. Les deux premiers volumes à paraître en sont des exemples.

barnabe

Le premier volume de la collection, qui est sorti dernièrement, est le fruit d’une réflexion menée par Fanny Barnabé. Il s’intitule Narration et jeu vidéo1. Le manuscrit fut couronné duprix BILA (Bibliothèque des littératures d’aventure) en 2012. Il traite de la question de la narration dans le jeu vidéo, thème classique dans ce qu’on appelle les game studies. Un jeu vidéo peut-il raconter une histoire ? De quels moyens spécifiques dispose-t-il pour y parvenir ? Partant de ces questions, l’ouvrage Narration et jeu vidéo. Pour une exploration des univers fictionnels propose un modèle explicatif fondé sur la notion riche d’univers fictionnel. Sur cette base, il propose de penser la narration vidéoludique hors des cadres traditionnels et de la concevoir comme un dispositif non figé, ouvert à l’infinité d’actualisations possibles que représente chaque partie jouée.

Le prochain volume à paraître est également le mémoire retravaillé d’une ancienne étudiante de Langues et littératures françaises et romanes, Inès Dubois. Son ouvrage décritl’émergence du cyberpunk et du steampunk, deux genres populaires qui ont permis, dès les années 1980 et à travers la fiction, d’interroger des thèmes comme l’augmentation des capacités spirituelles ou physiques des humains par la technologie. On peut y déceler une sorte d’archéologie littéraire du transhumanisme.

D’ici quelque temps paraitront deux autres titres : un recueil d’articles de Dominique Warfa, un des principaux auteurs de science-fiction belge qui a aussi un activité critique, et un ouvrage intitulé Jeu vidéo et livreCe volume, dans lequel sont décrits et analysés les liens entre livre et jeu vidéo, prolonge un numéro de revue de « Mémoire du livre » qui s’intituleLivre et jeu vidéo2 qui explique comment le jeu vidéo nourrit le livre contemporain. « Alors que, dans le volume de la revue Mémoire du livre, c’est le point de vue de l’historien du livre qui est mis en avant, nous avons tenté de proposé un second axe de lecture grâce aux games studies dans la collection “Culture contemporaine” ».

Mais la collection n’entend pas s’arrêter en si bon chemin : « Nous avons également le désir de publier des chercheurs reconnus pour leurs travaux dans d’autres domaines mais qui s’intéressent dans leur vie quotidienne à la culture populaire. Nous voudrions que leur domaine d’expertise puisse, le temps d’un ouvrage, permettre au lecteur/spectateur d’enrichir son expérience et de décoder la richesse de ces univers fictionnels.»

Björn-Olav Dozo est chargé de recherches du F.R.S.-FNRS et rattaché au Centre d’étude de la littérature francophone de Belgique, à l’ULg. Ses recherches s’inscrivent dans le domaine des humanités numériques. Il enseigne notamment les genres paralittéraires.

 

La Gare des Guillemins sert de décor au dernier Marvel (et personne ne nous dit rien !)

Le mercredi 13 août sort en Belgique le dernier Marvel : « Les Gardiens de la Galaxie ». On réserve nos billets et nous voilà installés confortablement au Kinepolis entre les nachos, chips, pop corn, et cocas géants (on avait des tickets gratuits, on va pas râler en plus).

Le film commence en force avec ce qui s’apparente à la recette complète d’un bon Marvel : de l’humour (bcp d’humour), des personnages atypiques et attachants (« je s’appelle Groot »), de la guerre et des étoiles (oui, c’est un peu dans la même veine que Star Wars).

Et là, sans crier gare, qui est-ce qui apparaît à l’écran ??? Plus belle, blanche et majestueuse que jamais ?????

 NOTRE GARE !!!!!

Elle sert de décor à une scène de capture mémorable qui dure 5 bonnes minutes, et mieux que ça, elle revient à plusieurs reprises dans le film. Excités comme des puces, on ne comprend d’ailleurs pas pourquoi personne ne bouge dans la salle, on cherche fébrilement sur internet pendant l’entracte, je pense d’ailleurs que c’est la première fois que je n’ai pas râlé pendant ce fichu entracte, et on trouve dans le dossier de presse, qu’effectivement, la gare de Liège en Belgique a servi de modèle au décor de la planète Xandar !!!

 2014-08-13 20.27.11

Voilà, le dernier Marvel qui, le jour de sa sortie en Belgique, a déjà fait 320 millions de dollars de recette utilise un décor inspiré d’un monument réel et ce monument est au bout de la rue et personne n’en sait rien.

A lire pour en savoir plus:

http://www.thecredits.org/2014/07/space-creators-building-guardians-of-the-galaxy/

Capture d'écran 2014-08-14 10.24.59

 

Le dossier de presse du film :

http://www.blogdisney.fr/wp-content/uploads/2014/07/DP-Gardiens-de-la-Galaxie-Cinema.pdf

Capture d'écran 2014-08-14 10.28.49

Harlequin et le numérique, une grande histoire d’amour

Harlequin et le numérique, une grande histoire d’amour

Les éditions Harlequin, qui fêtent leurs 36 ans cette année en France (et 61 ans pour la branche canadienne), surfent avec beaucoup de succès sur la vague des ebooks et du numérique. Plus d’un million d’ebooks vendus en 2013 et 14% du CA global de l’éditeur, ce sont sans conteste des chiffres qui font rêver (peut-être pas autant que les romances que leurs livres racontent) mais qui ne peuvent que rendre jaloux tous les éditeurs pour lesquels le numérique reste encore un mystère à élucider (oserait-on la comparaison avec les mystérieuses héroïnes des séries Azur ?).

Rencontre de deux âmes sœurs

Le succès des ebooks aux éditions Harlequin est dû à l’alchimie d’une rencontre. Rencontre entre un public constitué de lectrices à l’appétit de lecture quasi insatiable et une maison d’édition soucieuse de satisfaire pleinement et rapidement toutes les envies de ses lectrices. Et même si la vente en ligne et instantée d’ebooks constitue à elle seule une solution pour ces fans de séries-fleuves, Harlequin déborde d’inventivité pour satisfaire les envies de ces dévoreuses de romances :

  • application gratuite pour smartphones et tablettes permettant la lecture mais également la vente/téléchargement des ebooks (disponible dans l’Appstore et application mobile Harlequin pour Android);
  • prix très accessibles et inférieurs à ceux des livres papiers, vente par série et nombreuses actions de promotions ;
  • un travail constant avec les libraires en ligne afin d’aider les lectrices à trouver facilement ce qui leur convient ;
  • romans gratuits, premier chapitre en libre accès puis publication des chapitres suivants 2 fois par semaine ;
  • romans en vente sur toutes les plateformes traditionnelles mais également suivant leurs propres canaux ;
  • et enfin, un label Harlequin-HQN, branche exclusivement numérique de la maison d’édition mère.

(<– Pour en finir avec ça)

Harlequin-HQN

Harlequin-HQN est présentée comme une marque éditoriale 100% numérique et consacrée aux auteurs de langue française. Par cette appellation, on constate non seulement que la maison d’édition veut faire un pas vers les auteurs de langue française mais qu’en plus, elle n’hésite pas à s’ouvrir à d’autres genres littéraires (fantastique, paranormal, jeunes adultes, chick-lit, supsense, thriller,…). Pendant de nombreuses années, les Editions Harlequin proposaient à des auteurs différents carcans pour les aider à rédiger des romans sentimentaux qui pouvaient être publiés par la maison d’édition. Néanmoins, pour les auteurs francophones, il était impossible de publier quoi que ce soit. Depuis un an, Harlequin-HQN se veut non seulement proposer des auteurs francophones mais également une offre exclusivement numérique « Proposer une marque exclusivement numérique entraîne de nombreuses modifications pour l’éditeur que nous sommes. Nous ne devons plus penser comme un éditeur papier mais comme un éditeur numérique. C’est presque un autre métier. C’est pour cette raison que nous avons insisté sur le fait que Harlequin-HQN était une marque et non une collection. » nous confie Antoine Duquesne, Directeur Marketing & Numérique de Harlequin France.

Les lectrices des éditions Harlequin, pros du numérique ?

« Lorsque nous avons commencé à proposer des ebooks fin 2008, nous nous étions posé la question de savoir comment les lectrices allaient passer au numérique. Nous pensions qu’il allait peut-être falloir les aiguiller, leur montrer comment télécharger un ebook, quel type de tablette/liseuse utiliser… Finalement et parce qu’on trouvait que c’était quelque chose d’assez compliqué à mettre en place, nous avons laissé les choses se dérouler naturellement et on en est arrivé à la conclusion que les lectrices se débrouillaient bien sans qu’on leur explique quoi que ce soit. » nous raconte Antoine Duquesne.

Les éditions Harlequin sont partout

Ce qui fait également la force de l’offre numérique des éditions Harlequin, c’est qu’on peut les trouver sur les toutes les librairies en ligne. Et c’est également le travail de collaboration avec les librairies qu’Antoine Duquesne, Directeur Marketing & Numérique, met en avant « Notre offre est tellement vaste qu’il faut guider les lectrices au maximum. C’est la raison pour laquelle nous travaillons en étroite collaboration avec les librairies en ligne. Nous voulons être attentifs aux produits qu’elles proposent : sont-elles spécialisées en offre pour mobiles et tablettes, offres pour liseuses ? Comment les séries, romans sont-ils référencés ? etc. Chaque librairie a un système différent auquel il faut s’adapter. »

Quant à la question de la discrétion qu’offre une liseuse ou une tablette à la lectrice d’œuvres sentimentales, Antoine Duquesne pense que cela ne favoriserait la vente d’ebooks que dans le cas des romans plus coquins: « Cela fait maintenant 61 ans que les éditions Harlequin vendent des romans dont les couvertures sont plus ou moins sulfureuses et nous n’avons jamais senti le besoin de les modifier. Je pense que la discrétion qu’offre la tablette ou la liseuse est un avantage pour les lectures plus osées mais je ne pense pas que ce soit uniquement cette raison qui entraîne un tel engouement pour le numérique. Je pense tout simplement que l’offre de romans érotiques dans les librairies traditionnelles est (NLDR: ou peut-être « était » avant 50 Shades of Grey ?) très restreinte tandis que sur les libraires en ligne, il est possible de trouver tout ou presque en seulement quelques clics. Pour ce type de littérature addictive, c’est un réel avantage. »

Vincianne D’Anna

Le Petit Futé à l’ère du numérique : entre catalogue en libre accès et innovations

Le Petit Futé à l’ère du numérique : entre catalogue en libre accès et innovations

En 2008, le Petit Futé créait la surprise en proposant sur Nintendo DS 200 destinations dans Travel & Play, une sorte d’application de voyage avant l’heure. Quelques années plus tard, l’éditeur au renard se lance dans l’aventure Google Books et propose la totalité de ses guides touristiques en libre accès en devenant ainsi un des trois partenaires principaux du programme en France (avec L’Harmattan et le guide Michelin). À l’heure où l’édition numérique concurrence plus que jamais les versions papier des guides spécialisés, le Petit Futé semble maintenir le cap, contre vents et marées. On a demandé à Eric Merken, directeur commercial du Petit Futé Belgique si le numérique était l’avenir des guides touristiques. Il nous confie ses impressions.


E. Merken : il est vrai que le Petit Futé a misé très tôt sur le numérique et a été parmi les premiers à proposer des versions homothétiques et gratuites de ses guides. Aujourd’hui, 100% de nos publications papier sont également disponibles en format numérique. Mais le format numérique peut recouvrir de nombreuses réalités différentes : la version traditionnelle homothétique, la version dans laquelle les adresses et numéros de téléphone sont cliquables et enfin, les applications. Celles-ci impliquent la géolocalisation et donc permettent au lecteur de trouver ce qu’il cherche directement sur une carte dans un rayon de X km autour du smartphone ou de la tablette. Il existe également ce qu’on appelle l’application globale du Petit futé qui a des valeurs ajoutées par rapport au simple guide. Ces valeurs ajoutées sont les interactions et les commentaires des utilisateurs, l’historique des visites qu’il est possible de conserver…

Quelles ont été les répercutions de l’accord avec Google Books sur les ventes  ?

E. Merken : lorsque le Petit Futé a décidé de signer un accord avec Google Books, les commentaires ont fusé, tout le monde nous disait que nous étions fous et que les ventes allaient fortement chuter. Mais si on prend l’exemple du guide sur Liège, pour lequel nous étions réellement les tout premiers à proposer en ligne et gratuitement un guide de voyage dans son intégralité, c’est le contraire qui s’est passé.  En effet, chaque fois qu’un internaute avait l’occasion de trouver une info présente dans la version numérisée du guide sur Liège, il avait également la possibilité de cliquer directement sur le lien qui lui permettait d’acheter le guide. Le résultat fut probant, en tout cas pour le guide sur Liège.

Parlons du guide sur Liège. Nous sommes à la fin du mois de mars et le guide est en rupture de stock. Peut-on réellement parler de chute des ventes des guides papier ?

E. Merken :cCette année, il est vrai que de nombreux guides se sont bien vendus et le guide sur Liège a connu un beau succès. Néanmoins, globalement, il faut bien admettre que l’on vend de moins en moins de guides papier.

Cependant, parmi les éditeurs, nous faisons partie de ceux qui gèrent le mieux le passage à l’ère du numérique. Je sais que certains concurrents parlent de pertes de 30 à 35% des ventes papier, pertes qui ne peuvent pas être compensées par l’offre numérique qui est souvent gratuite. Par exemple, Lonely Planet a licencié un tiers de son personnel en juillet dernier, soit près de 80 personnes.

Le Petit Futé souffre moins de la chute des ventes parce qu’on ne fait pas uniquement de la vente de livres, nous avons notre propre régie publicitaire qui nous permet d’apporter des fonds supplémentaires aux ventes. Ce n’est pas le cas de la plupart des autres guides touristiques. Nous sommes un des derniers groupes de presse à être toujours aux mains des fondateurs et à ne pas avoir été racheté par un grand groupe. Cela nous offre une liberté plus grande que des guides comme Le Routard par exemple, mais en même temps, notre diffusion est également réduite par rapport à la leur. C’est également notre indépendance qui nous permet également de vendre nos guides moins chers que les autres. (NDLR: Le Routard Belgique 14,30 euros; Le Petit Futé Belgique 12,90 euros).

Mais le numérique reste un gros challenge à relever sur lequel on travaille activement depuis 2 ou 3 ans maintenant.

Quelles sont les stratégies mises en place pour relever ce défi ?

E. Merken : pour assurer au Petit Futé la transition vers l’ère numérique, on utilise bien sûr les vecteurs traditionnels comme les réseaux sociaux, les blogs, le site internet sur lequel les gens peuvent créer leur propre blog de vacances,… mais ce sont des techniques utilisées aussi par nos concurrents. Il y a d’autres projets plus précis sur lesquels on travaille et qui devraient bientôt porter leurs fruits.

Pour moi, parmi les projets les plus porteurs, il y en a un dans lequel je crois beaucoup et qui n’a été relevé chez aucun de nos concurrents jusqu’à présent, c’est le B.O.D., le Book On Demand, c’est-à-dire un carnet de voyage construit sur la base d’informations pêchées dans le Petit Futé. Par exemple, je pars en voyage, je passe par Paris, l’Espagne, et le Portugal. J’encode les différentes informations liées à mon itinéraire, je précise que je recherche des restos de gamme moyenne et des hôtels bon marché et que je suis intéressé par ce qui touche au design. L’application va récupérer mes informations et me construire un Petit Futé personnalisé en fonction des différents critères que j’ai sélectionnés.

Dans un premier temps, le BOD ne sera proposé qu’en version numérique mais à terme, on envisage aussi d’offrir au lecteur la possibilité de recevoir chez lui une version imprimée. On utiliserait le principe de l’impression à la demande. C’est en quelque sorte un Petit Futésur mesure. On peut aussi envisager de créer sa version « après les vacances » dans laquelle on aurait intégré ses commentaires et ses impressions. C’est évidemment un concept qui va coûter plus cher mais pour lequel je pense que les gens seront prêts à débourser davantage.

Actuellement la version numérique est en test, et la version papier suivra dans quelques mois. Malheureusement, pour la version papier, c’est surtout la question du coût qui va être décisive.

TripAdvisor et les réseaux sociaux sont-ils une menace pour la survie des guides touristiques ?

E. Merken : la position que je défend ici n’engage que moi et non celle des éditions Petit FutéPour moi, des sites comme Tripadvisor ne sont pas une mauvaise chose. Cela force à dynamiser le monde de l’édition du tourisme. Quand bien même on sait qu’il y a de faux commentaires, que des entreprises paient de faux profils pour engendrer de fausses réactions, je pense qu’à l’heure actuelle, de plus en plus de gens sont capables de repérer ces supercheries.

Au final, je pense que le web 2.0 constitue un bon complément aux guides touristiques traditionnels. Et même si le web 2.0 a fait de Monsieur et Madame Tout-le-monde un expert, la prochaine étape sera de faire revenir les experts sur le devant de la scène. Je pense que l’on arrivera à trouver un bon équilibre entre les spécialistes dont le métier consiste à critiquer sur des bases solides et les consommateurs qui feront part de leur propre expérience.

Vous êtes souvent en contact avec les commerçants, restaurateurs et hôteliers qui parfois gèrent mal leur image sur le net, est-ce que cela fait partie de vos rôles d’accompagner les professionnels du tourisme vers l’ère du numérique ?

E. Merken : tout comme certaines grosses sociétés ont les moyens de se payer les services d’un community manager, certains professionnels du tourisme savent très bien gérer leur image sur internet ; néanmoins, ce n’est pas le cas de tout le monde. Ainsi, il arrive souvent qu’un seul client déçu par une mauvaise expérience (peut-être exceptionnelle) relate le tout dans un commentaire qui pourrait pénaliser fortement le restaurateur. Si ce dernier ne connaît pas le fonctionnement d’un site comme TripAdvisor, il ne profite même pas de son droit de réponse.

Donc, oui, même si cela peut sembler étrange, on considère que notre rôle (celui de notre régie publicitaire en tout cas) est de leur expliquer le fonctionnement de ce genre de site internet et de les aider à redresser la barre. Très sincèrement, on a quelques exemples de cas où une simple séance d’information a aidé les restaurateurs à éviter de peu le désastre.

Les versions numériques du Petit futé sont lues majoritairement sur des tablettes et des smartphones. Dès lors, est-ce que la rédaction des guides tend à s’adapter aux supports en adoptant une écriture « web » ?

Oui, c’est un point sur lequel nous travaillons. Non seulement, les textes doivent être assez courts et dans un style léger (mais avec un fond toujours dense et bien documenté), mais ce qui est surtout primordial dans le concept d’écriture web, c’est de veiller aux impératifs liés aux moteurs de recherche. Comment les moteurs de recherches réagissent-ils par rapport à ce qui est publié sur internet ? Quels sont les mots-clés à intégrer, les règles particulières à suivre, la structure sur laquelle greffer son texte afin que les moteurs de recherche choisissent de mettre en avant ces textes-là plutôt que d’autres ? C’est à ce niveau-là que nous devons travailler l’écriture.

Sera-t-il possible d’envisager à court ou moyen terme une diminution du prix des versions numériques ?

(NDLR: actuellement la version du Petit Futé Liège en version papier est à 12,95 euros et la version numérique à 7,95 euros.)

À l’heure actuelle, tous les éditeurs sont en plein questionnement en ce qui concerne le prix du numérique. Honnêtement, je ne sais pas si une diminution pourra être envisagée puisque pour compenser la vente d’un livre papier, il faudra vendre deux guides numériques. En tout cas, une chose est sûre, c’est qu’en plus de l’édition numérique, il faut multiplier les pistes, sinon, ni nous ni aucun autre éditeur de guides touristiques ne parviendra à conserver son chiffre d’affaires.

Propos d’Eric Merken recueillis pas Vincianne D’Anna

À lire dans notre numéro spécial Tourisme et numérique :

Le Penseur Novateur (mon type de personnalité d’après le test iPersonnic)c)

Parce que j’ai rarement fait un test dont le résultat me semblait si proche de la réalité, je le poste ici. (bon ok, ça a un petit côté futile mais comme le disait un de mes contacts: de bonnes vitamines pr l’ego avec un effet placebo immédiat)

http://www.ipersonic.fr/penseur-novateur.html#.U2PYeMJ2KSs.facebook

 

Le penseur novateur est une personne charmante et chaleureuse. Il est enthousiaste, énergique et adore prendre le rôle du protagoniste principal. Il aime la diversité aussi bien au niveau professionnel que personnel. Le penseur novateur fait constamment face aux changements avec optimisme et grâce à sa ferme croyance en ses propres capacités, il est toujours au courant des possibilités d’amélioration. Son don pour la communication lui donne un gros avantage. Il prend la vie avec curiosité et franchise, et domine les nouvelles situations avec un grand talent pour l’improvisation. Il est également plein de ressources. Il répartit son temps libre entre une grande quantité de hobbies ; la grande majorité des penseurs novateurs adorent travailler pour collectionner le plus grand nombre d’expériences possibles. Cette personnalité est imbattable en ce qui concerne la découverte de nouvelles possibilités.

Au travail, le penseur novateur a besoin de défis et d’activités toujours différentes. Il ne supporte pas la routine et le travail trop spécifique. Il adore surprendre les autres par ses idées osées, par de nouveaux projets originaux et laisser ensuite à d’autres leur mise en place. Les hiérarchies, les normes et les règlements éveillent son rejet. Il adore être plus intelligent que le système. Il est vital pour lui de prendre du plaisir dans son travail ; si c’est le cas, il devient rapidement accroc. Sa créativité augmente quand il travaille de façon indépendante; mais il est très bon pour motiver et transmettre aux autres son optimisme naturel. Les activités conceptuelles ou de conseil plaisent tout spécialement au penseur novateur. Il se peut que certains se sentent troublés par sa nature flexible et spontanée.

Sa sociabilité et son initiative assurent au penseur novateur un grand cercle d’amis et de relations dans lequel l’activité prend un rôle important. Comme il est presque toujours de bonne humeur, c’est un invité très populaire et toujours bienvenu. Être bougon et de mauvaise humeur sont des situations qui lui sont complètement inconnues. Il a par contre tendance à être erratique et instable face aux obligations, ce qui le fait paraître peu fiable pour certains. Il est très critique et exigeant dans le choix de son partenaire parce qu’il cherche la relation idéale et a une idée très précise de comment elle doit être. Il est très important pour lui d’avoir des objectifs dans la vie. Il n’aime pas le compromis et préfère rester seul. Pour le partenaire, c’est souvent un défi de maintenir une relation durable avec un penseur novateur. Le penseur novateur a besoin de beaucoup d’espace et de diversité, sans quoi il s’ennuie et se sent oppressé. Les types de personnalité les plus traditionnels ont souvent des problèmes avec la volonté du penseur novateur de prendre des risques et ses actions souvent écervelées et spontanées. Celui qui, par contre, possède suffisamment de flexibilité et de tolérance ne s’ennuiera jamais en sa présence. Il sera pour lui un partenaire loyal et fidèle.

« Anne Frank au Pays du Manga », Pépite numérique du Festival de Montreuil

Alors que le Salon du livre et de la presse jeunesse Seine-Saint-Denis n’ouvrira ses portes que le 27 novembre, les désormais célèbres « Pépites de Montreuil » ont déjà été attribuées.

Les Pépites sont en réalité 8 prix littéraires qui sont décernés à des ouvrages parus chez des éditeurs jeunesse que ce soit en création francophone ou européenne. Les différentes catégories sont les suivantes suivantes : album (création francophone), livre OVNI (création francophone), BD/Manga, roman ados européen, livre d’art, documentaire, adaptation cinématographique et enfin, une Pépite décernée à une création numérique.

Cette année, la Pépite de la création numérique a été décernée à l’application « Anne Frank au Pays du Manga ». Cette application est la version tablette de la BD documentaire interactive éponyme d’Alain Lewkowicz, Vincent Bourgeau, Samuel Pott et Marc Sainsauve.

Cette BD documentaire interactive raconte, à la première personne et en web-manga, le voyage au Japon des 4 auteurs; une espèce de road movie d’occidentaux en quête de réponses à une question : existe-t-il des points communs entre la Shoah et Hiroshima ?

L’idée de départ est de comprendre pourquoi Le journal d’Anne Frank connait un tel succès au Japon, parce que non seulement, tous les élèves de secondaire lisent le journal durant leur scolarité mais aussi parce que c’est au rang de star que la petite Allemande a été érigée par la culture pop. Néanmoins, aucun jeune japonais (ou presque) n’a une idée du contexte dans lequel s’est déroulée l’histoire d’Anne Frank.

Anne Frank au Pays du Manga est une réelle merveille. A mi-chemin entre la BD documentaire, le documentaire vidéo et les reportages radio et photos ; les auteurs nous livrent ici une tranche de vie d’un Japon souvent très mal connu et caricaturé par les Occidentaux. On découvre également quel rapport entretiennent les Japonais avec l’histoire mondiale mais aussi avec leur Histoire.

Cette BD est d’une richesse telle qu’elle ne peut se lire en diagonale. Un prologue, 4 chapitres, 60 pages de BD animées et sonorisées, plus de 50 minutes de vidéos, 45 minutes d’audio et 169 photos : chaque case et chaque enrichissement demande au lecteur/ spectateur un réel investissement.

Genèse du projet

Produit par Arte, Anne Frank au pays du Manga connait ses origines dans la revue XXI. Alain Lewkowicz, journaliste et documentariste,  avait voulu comprendre le lien entre les mangas sur l’histoire d’Anne Frank et l’histoire de la 2e guerre mondiale au Japon. C’est finalement avec plus de questions que de réponses qu’il rentre à Paris début 2010 et qu’il rédige un récit dans XXIAnne Frank au pays d’Hiroshima. Pour prolonger le récit, lisez ici. Il repart au Pays du Soleil Levant 2 ans plus tard pour trouver des réponses à ses questions. C’est ce deuxième voyage qui est raconté dans la BD.

La web-BD a accompagné la diffusion sur ARTE, le 20 novembre 2012, du documentaire Général Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre.

Oeuvre à destination de la jeunesse ?

Outre la qualité et la richesse d’une telle BD interactive, la question qui subsiste est : comment une application comme celle-là a-t-elle pu décrocher un prix récompensant une oeuvre à destination de la jeunesse ? Même si ce récit est exceptionnel, il nécessite, pour être apprécié à sa juste valeur, une bonne dose de maturité et d’encadrement pédagogique.

Téléchargez l’application gratuitement ici. Et pour les chanceux qui participeront au salon, l’application sera présentée au grand public à la librairie L’Archipel bande dessinée (niv. 1).

V. D’Anna

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Culture (ULg) : Les contes retranchés de frères Grimm

Jusqu’en 2009, il était impossible de trouver une édition en français de l’ensemble des contes des frères Grimm. Sur les 228 contes publiés dans une première édition, il n’en restait plus que 200 dans celle de 1856-1857. C’est en quelque sorte la suppression de ces 28 contes qui aurait marqué l’entrée des contes de Grimm dans la littérature pour la jeunesse. En effet, lorsqu’ils publient les premiers tomes, les Frères Grimm ont dans l’esprit un travail de collecte et de sauvetage d’un patrimoine, et les contes ne sont pas encore spécifiquement destinés à la jeunesse. Cependant, lorsque les Frères Grimm comprennent que leurs contes sont peu à peu compris comme adressés à un jeune public, ils décident de retirer de la sélection ceux qu’ils jugent peu adaptés à de jeunes oreilles. C’est le cas par exemple de celui qui a pour titre : « Comment des enfants jouèrent ensemble à s’égorger (Wie Kinder Schlachtens miteinander gespielt haben) ». Sont donc retirés de la sélection 21 contes jugés trop violents, mais également 7 autres contes trop proches de contes étrangers. Ces derniers ne correspondaient en fait pas vraiment au projet nationaliste et romantique de retranscription de l’esprit du peuple (Volksgeist).

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« En effet, le sauvetage du patrimoine populaire était le but ultime des Frères Grimm. Leur désir premier était de collecter une série de contes dans un contexte politique de construction d’une identité nationale. Il ne faut pas oublier que l’on est, à l’époque, dans une période où les mouvements nationalistes et le romantisme allemand sont en plein essor. Le contexte est finalement bien différent de celui dans lequel écrivait Perrault.» explique Daniel Delbrassine. « La volonté de singulariser leur recueil était également un des buts premiers des frères Grimm. Ils voulaient à tout prix donner l’image de « simples scientifiques » occupés à collecter des matériaux bruts qui, selon leurs dires, ne seraient pas retouchés. »

 

« Par un heureux hasard, nous fîmes la connaissance d’une paysanne de Zwehrn; c’est par elle que nous avons pu avoir une partie considérable des contes publiés ici, contes proprement hessois par conséquent, (…). Cette femme qui est encore vigoureuse et n’a dépassé qu’à peine la cinquantaine, s’appelle la Viehmännin (…). Elle conserve ces vieilles légendes fermement en sa mémoire, et c’est, dit-elle, un don qui n’est pas accordé à tout le monde. Elle raconte d’une façon réfléchie, sûre et extrêmement vivante, en prenant elle-même plaisir à l’histoire, d’abord d’une façon courante, puis si on le désire, en répétant lentement, si bien qu’avec un peu d’entraînement on peut écrire sous sa dictée. Plus d’un passage a été de cette façon conservé et on ne pourra pas ne pas en remarquer le ton de vérité1… »  (Wilhelm Grimm, préface au 2e tome (1815). Cité par É. Tonnelat, Les frères Grimm. Armand Colin, Paris, 1912)

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Et Daniel Delbrassine ajoute : « Aujourd’hui, de nombreuses études démontrent qu’il semblerait que nous ayons été abusés par le discours des frères Grimm. En effet, les études philologiques et linguistiques menées ces dernières années en Allemagne sont toutes arrivées  à la même conclusion : en réalité, les Frères Grimm (et surtout Wilhelm) ont  recréé artificiellement un ton oral populaire. Les travaux allemands les plus récents sur l’œuvre des Grimm (Rölleke et alii) mettent en évidence la qualité et la profondeur de leur intervention sur le matériau récolté, au point de considérer le résultat de leur travail comme des « Kunstmärchen », au moins sur le plan de l’écriture. Cette révision du statut des textes n’est possible que si l’on se libère de l’image que les Grimm eux-mêmes ont voulu donner (celle de simples scientifiques). Leur tentative de passer sous silence toute intervention de leur part était en fait motivée par leur volonté de servir la thèse du Volksgeist, « l’esprit du peuple » à la manière des romantiques, ce qui les conduisait à exclure toute autre forme de conte pour non-conformité à l’idéal de retour aux « origines authentiques ».

« Hans-Heino Ewers kam zu dem Schluss : Wilhelm schuf den volkstümlichen Ton, nicht das Volk. Es handle sich um Kunstmärchen, die den Eindruck der Volkspoesie erweckten, aber eine individuelle literarische Leistung Wilhelm Grimms seien und am Geschmack der gebildeten Mittel-und Oberschicht orientiert. » (Ursula Zierlinger, « Es war einmal… Märchen für den Unterricht neu entdecken », in K-JLF, 2012, p.18)

Traduction : H.-H. Ewers en est venu à la conclusion suivante : Wilhelm a reproduit le ton populaire, pas le peuple [lui-même]. Il s’agit de contes littéraires qui ressuscitaient l’empreinte de la poésie populaire, mais se trouvaient aussi marqués par l’intervention littéraire individuelle de W. Grimm et orientés vers le goût des classes moyennes et supérieures éduquées.

Selon Zierlinger, les Grimm rejettent donc les autres formes de contes, en les présentant comme des falsifications, et donnent les leurs comme les seuls vraiment authentiques. Ils refusent toute modernité, toute satire ou ironie, créant un ton particulier, au premier degré, avec une oralité artificielle, pour donner ainsi l’illusion qu’il s’agit de récits issus du simple peuple. Ce sont des constantes stylistiques que les études ont mises en évidence, constantes qui témoignaient indéniablement de la « patte de l’écrivain ».

 

Première traduction des contes retranchés

grimmNous le disions au début de l’article, jusqu’en 2009, année de la parution de l’édition complète en français de Natacha Rimasson-Fertin (éd. José Corti), il était impossible de trouver une version française des contes qui avaient été retranchés. En fait, ce n’est pas tout à fait exact, puisque Daniel Delbrassine, passionné par les œuvres des Frères Grimm, s’était déjà prêté à l’exercice en proposant à la revue « Les Cahiers du Centre de Lecture publique de la Communauté française (C.L.P.C.F.) » une traduction de trois contes retranchés1.

Il nous confie : « À l’époque, j’étais le premier à exhumer des textes qui étaient inaccessibles en français. Je m’étais penché sur la version allemande qui fait autorité, celle de Heinz Rölleke, et j’y avais découvert des contes qui m’étaient inconnus. Finalement, ce qui était intéressant dans cette démarche de lecture des contes en langue originale, c’était de voir à quel point la langue de l’époque était limpide. Malgré les presque deux siècles d’écart, et des particularités de langue liées davantage à l’évolution de la civilisation et de ses réalités, je trouvais que c’était un allemand simple et très accessible. »

Le lecteur trouvera ci-joint la traduction très littérale du conte retranché n° 3.  (On a préféré rester très proche du texte allemand, afin que le lecteur francophone garde le contact avec le style original).

Texte retranché n° 3 :
Comment des enfants jouèrent ensemble à s’égorger I  (Trad. Daniel Delbrassinne)

Dans une ville nommée Franecker, située en Frise occidentale, de jeunes enfants de 5-6 ans, fillettes et gamins, jouaient ensemble. Et ils avaient fait en sorte qu’un petit garçon devait être le charcutier, un autre devait faire le cuisinier, et un troisième gamin devait jouer le rôle de la truie. Une petite fille, comme prévu, devait être cuisinière, et une autre serait sous-cuisinière. La sous-cuisinière devait recueillir dans une petite poêle le sang de la truie, afin que l’on puisse faire du boudin. Le charcutier poussa alors, comme convenu, le gamin qui devait faire la truie, le jeta à terre et lui trancha la gorge avec un petit couteau; la sous-cuisinière recueillit le sang dans sa petite poêle. Un conseiller municipal, qui passait là par hasard, vit cette catastrophe : il emmena sur l’heure le charcutier avec lui et le conduisit à la mairie, où le Conseil était justement réuni. Ils siégèrent tous sur cette affaire et ne surent pas quelle position adopter, car ils voyaient bien que cela était le fait d’enfants. L’un des conseillers, un vieil homme sage, donna le conseil suivant: que le plus haut magistrat prenne dans une main une belle pomme rouge, et dans l’autre un Gulden rhénan, qu’il appelle l’enfant vers lui et lui présente les deux mains en même temps. Si l’enfant prenait alors la pomme, il devait être reconnu innocent, si par contre il préférait le Gulden, on devait alors le mettre à mort. Le conseil fut suivi : l’enfant saisit la pomme en riant et fut donc exempté de toute punition.

 

Daniel Delbrassine et Vincianne d’Anna
Novembre 2013

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Vincianne d’Anna est journaliste indépendante, spécialisée en littérature de jeunesse

microgrisDaniel Delbrassine est chercheur en littérature de jeunesse à l’ULg. Ses principales recherches portent sur la littérature pour adolescents.


 

«Les contes de Grimm: présentation et traduction de quelques inconnus en français qui témoignent de l’entrée des Contes de l’enfance et du foyer dans la littérature de jeunesse», in Les Cahiers du CLPCF, 2002, p.19-22.)

 


© Université de Liège – http://culture.ulg.ac.be – 27 novembre 2013

 

Culture (ULg) : Les frères Grimm et leurs illustrateurs actuels

Les contes des frères Grimm sont une source intarissable pour les acteurs contemporains de la littérature de jeunesse.  Néanmoins, ce n’est ni sur le chemin des actualisations ni sur celui des salades de contes que Michel Defourny a choisi de nous emmener pour cette promenade découverte mais plutôt sur le chemin des albums illustrés comme des livres d’art. Cette sélection met à l’honneur les peintres, illustrateurs, graphistes et photographes qui se sont un jour frottés aux contes des frères Grimm pour en donner leur vision, tantôt cauchemardesque, tantôt théâtrale, tantôt contemporaine, tantôt médiévale.

Michel Defourny, qui est passé des mythes hindous aux contes puis aux albums pour la jeunesse, est sans doute le meilleur guide que l’on puisse trouver pour une balade comme celle-là. Titulaire d’un doctorat en mythologie hindoue, il est chercheur et maître de conférences à l’Université de Liège, et a été chargé de mission en littérature de jeunesse de 2004 à 2009 auprès du Service général des Lettres et du Livre de la Communauté française Wallonie-Bruxelles. Il est aujourd’hui l’heureux donateur du Fonds Michel Defourny, un fonds de près de 50000 livres mis à la disposition des passionnés de littérature de jeunesse.

La sélection qui a été opérée est composée d’ouvrages issus du fonds et qui sont consultables sur demande aux Ateliers du Texte et de l’Image (ASBL)  en Féronstrée 118-120, 4000 Liège – 04/221 94 08

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Traductions de références et études

En plus de quelques traductions de références1, le Centre dispose d’une étude de François Fièvre qui vient de paraître aux Presses Universitaires François Rabelais, Le Conte et l’imageL’illustration des contes de Grimm en Angleterre au 19siècle.

Recueils de contes illustrés

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La réédition de Grimm’s Household Tales (1946)

Ce recueil est illustré par Mervyn Peake et est paru aux éditions de la British Library (2012). Le buste picturalisé de Blanche-Neige constitue la couverture de l’album. Ce type d’illustration, on le constate rapidement, échappe totalement à l’imagerie à la Walt Disney. Les nains (p. 287) sont des êtres plutôt âgés, dotés de grosses figures au long nez. Cette illustration attire l’attention sur le travail des nains (une bêche, un pic) en quête de l’inaltérable (sacs d’or et de diamants). Blanche-Neige, pour sa part, est représentée dans toute sa beauté conventionnelle : chevelure noir d’ébène abondante, lèvres rouges comme le sang.

À noter que dans l’ensemble, Mervyn Peake fait preuve d’un certain goût pour le  burlesque.

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Grimm, Contes choisis, illustré  par Adolf Born

Cette anthologie, illustrée par Adolf Born, illustrateur, peintre et caricaturiste tchèque, né en 1930, propose une série de contes connus et moins connus qui mettent en évidence l’onirisme et la fantaisie ; le tout est illustré avec beaucoup d’humour.

Maurice Sendak

Le Centre propose également à la lecture deux volumes de contes illustrés par Maurice Sendak et parus chez Gallimard aux éditions Folio Junior.

Les trois plumes et douze autres contes (1979)

Hans mon hérisson et 13 autres contes (1979)

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Les dessins de Sendak sont réalisés à la plume et sont marqués par le romantisme allemand.

Contes de Grimm, illustrés par l’artiste allemand Nikolaus Heidelbach

Deux volumes anthologiques, parus aux éditions du Seuil, 2003 et 2004

« Dessiner  des costumes ou des intérieur d’époque m’ennuie terriblement » explique l’illustrateur. « Mes compositions sont de bric et de broc, un chapeau d’infirmière anglaise par par-ci, un tablier de bonne par-là, un poêle de Berlin, un fauteuil contemporain et le décor est posé. Il y a en allemand un terme qui signifie quelque chose comme « l’objet déplacé ». Je crois que cette notion est très présente dans l’art du 20e siècle. »


1 Les contes de Grimm, traduction d’Armel Guerne, Flammarion, 1967.
Contes de Grimm, traduction de Marthe Robert, folio Gallimard.
Contes pour les enfants et la maison, édition établie et traduite par Natacha Rimasson-Fertin, collection Merveilleux, José Corti, 2009, 2 vol. 

 

 

Albums

Il existe plusieurs types d’albums qui traitent des contes de Grimm. Il y a ceux qui simplifient les récits, ceux qui les adaptent et ceux qui reprennent le texte original.

L’intérêt de ces différents albums réside principalement dans l’illustration. Les illustrateurs des contes orientent la lecture. Certains illustrateurs choisissent de gommer les côtés dramatiques ou ténébreux, d’autres préfèrent les mettre en évidence, d’autres actualisent les récits puisque, à leurs yeux, ces histoires du passé sont encore des histoires d’aujourd’hui.

Par exemple, Hansel et Gretel par Anthony Browne plonge le lecteur dans un univers des années 50. Dans une ambiance de misère qui suit l’après-guerre, on découvre une mère égoïste uniquement soucieuse de sa beauté, une vielle femme sévère qui ne revoie en rien à l’imagerie folklorisante traditionnelle de la sorcière. Soulignons la présence de la télévision qui fait alors son apparition dans les foyers

Jorinde et Joringel, dessiné par Katrin Stangl, Passage Piétons, 2004

Synopsis :

Ce conte relate l’histoire de Jorinde qui, sous l’emprise d’une sorcière a été transformée en rossignol. Après des années de chagrin, Jorinde, son bien-aimé, parvient à déjouer le sortilège grâce à une fleur rouge aperçue en rêve. Il réussit à pénétrer dans le château maudit et rend à Joringel sa forme de jeune fille. Il en profite également pour délivrer les 7000 autres oiseaux ensorcelés.

Cette version de Jorinde et Joringel est proche de ce que l’on appelle le livre d’artiste. La narration est simplifiée pour laisser place à une stylisation du dessin.

bremenThe Musician of Bremen, Katrin Stangl, Corraini, 2009

De la même illustratrice, découvrons cette version des Musiciens de Brême en langue anglaise (existe également en italien).

L’imagerie est apparentée à un monde plus naïf et l’utilisation de couleurs est relativement réduite. Katrin Stangl joue une fois de plus sur la stylisation de l’imagerie. The Musician of Bremen est paru chez Corraini qui est une maison d’édition italienne qui travaille en grande partie le livre d’artiste.

 

Les musiciens de Brême adaptés par des artistes indiens

Nous assistons depuis peu à un phénomène intéressant. Alors que pendant longtemps, les artistes européens ont adapté et illustré des contes venus des quatre coins du monde, nous assistons aujourd’hui à un retournement de situation, ce sont des artistes étrangers qui choisissent d’illustrer notre propre patrimoine oral.

the-old-animals-forest-bandThe Old Animals’ Forest Band

« C’est le cas de The Old Animals’Forest Band, qui vient d’être illustré par des artistes appartenant à des tribus indiennes et publié chez Tara Books. Les éditions Actes Sud, qui publient la version française, ont préféré un titre moins dynamique : Les Animaux musiciens. Ne boudons pas cependant notre plaisir pour une affaire de titre. La banalisation des titres traduits est hélas une caractéristique de l’édition française. »

Synopsis :

Dans la version allemande, des animaux âgés – un âne, un chien, un chat, un coq – sont chassés par leur maître, sous prétexte d’inutilité. Tous les quatre se proposent de gagner la ville de Brême et de former un orchestre. En cours de route, ils aperçoivent une maison où ils pourraient passer la nuit mais ce sont des voleurs qui l’occupent et font bombance. Les animaux imaginent un stratagème bruyant qui provoque la fuite des malfaiteurs. À la suite de quoi, les quatre amis s’installent là-bas. Après une vaine tentative de retour, les brigands renoncent à récupérer leur gîte.

« Sirish Rao a respecté le schéma narratif des frères Grimm, il introduit toutefois quelques variantes afin d’ « indianiser » le conte. Pouvait-il se passer d’une vache ? Non, bien sûr. Le chat s’efface donc devant une vache qui ne donne plus de lait. Il fallait aussi une fin qui fasse place aux regrets des villageois ingrats. Sirish Rao a imaginé que les paysans, ayant été réveillés par le furieux concert, se précipitent dans la forêt jusqu’à la hutte des malfrats où ils découvrent des sacs remplis d’or et de bijoux, ceux-là même qui leur avaient été volés. Comment remercier les animaux grâce auxquels ils avaient récupéré leurs biens ? Pris de remords, ils les invitent à retourner avec eux. Mais ceux-ci préfèrent créer leur propre fanfare : la fanfare des vieux animaux de la forêt.

Par delà l’adaptation du conte au contexte indien, l’album se fait remarquer par les illustrations de Durga Bai, une artiste qui appartient au groupe aborigène des Gonds, qui vivent principalement dans l’Inde centrale. Leur art est immédiatement identifiable, qu’ils représentent des arbres, des animaux ou des humains. »

 

 

3 versions du célèbre Hänsel et Gretel

hanselHänsel et Gretel  d’Anthony Browne

Cette version que l’on pourrait qualifier de néo-réaliste. Elle permet un rapprochement entre les deux héros et l’enfant lecteur. À noter la parenté visuelle entre l’image peu flatteuse de la mère et celle de la sorcière complètement « défolklorisée ».

 

hanselgretelHänsel et Gretel  de Suzanne Janssen et Christian Bruel
« Suzanne Janssen et Christian Bruel ont proposé en 2007 aux éditions Être une nouvelle traduction de Hansel et Gretel. Celle-ci restitue au récit sa force brutale, si bien que le lecteur a l’impression de découvrir pour la première fois ce texte des frères Grimm cent fois lu ou entendu. Par delà la beauté austère de la langue, Christian Bruel et Suzanne Janssen ont créé un livre « total » comme on en rêve. Le format, la typo, l’encre et le papier, la mise en page, les illustrations font de cette édition un réel chef d’œuvre.

Loin d’être anecdotiques ou illustratives, les images font ressentir le pathétique, la détresse, la douleur, la violence qui traversent le conte de part en part. L’impuissance et la résignation se lisent dans le corps décharné de ce père ravagé par la misère. La froideur imprègne le visage de la mère. Quant à la solidarité qui unit le frère ou la sœur, elle s’exprime ici à travers un air de gémellité. Jamais Hansel et Gretel ne sont autant ressemblés. Peut-être Suzanne Janssen s’est-elle souvenue que, dans la version de Lo Cunto deli cunti de Giambattista Basile publiée vers 1625, les deux enfants portaient des noms qui laissaient supposer qu’ils étaient jumeaux : ils s’appelaient Ninnillo et Nennella.

La technique de Suzanne Janssen est complexe : superposition de papiers découpés, de peinture et d’impressions photographiques, travail sur la perspective et la position des corps, focalisation sur les visages. Aux doubles pages illustrées succèdent les pages de textes ornés de branchages, de fleurs et surtout d’insectes découpés dans du papier brun rouge légèrement noirci.

Dans cet univers sombre, la couleur rouge apparaît comme un fil qui relie différents épisodes entre eux, depuis le sang de la blessure du cerf qui ouvre le conte jusqu’au rougeoiement du four dans lequel Gretel pousse la sorcière, sans oublier les flammes rouges auprès duquel, au plus profond de la forêt, les enfant s’étaient endormis. »  

Lorenzo-MattottiHänsel et Gretel de Lorenzo Mattoti

En noir et blanc (et beaucoup plus en noir…), le Hänsel et Gretel de Lorenzo Mattoti (traduction de Jean-Claude Mourlevat) paru chez Gallimard en 2009 est une vision dramatique et cauchemardesque du récit.

Tout est affaire de point de vue et dans ce cas-ci, c’est la noirceur qui est métaphorisée par le recours à l’encre noire. On est moins dans l’illustration que dans la suggestion : tout est question d’ombre et de lumière, de cauchemar en noir et blanc. La maison de pain d’épice, par exemple, qui est en général quelque chose de très coloré est ici carrément effrayante.

Interview de l’auteur en vidéo

La comparaison de ces trois versions disponibles au Centre met en évidence l’une des dimensions fondamentales des contes : œuvres qui se prêtent à l’interprétation et dont le sens nous échappe parfois.

le conte du genevrierLe Conte du Genévrier (article à paraître dans la revue Lectures)

On répète que les frères Grimm aimaient beaucoup le Conte du Genévrier, tant il fait figure du prototype du genre. Les thèmes s’y entremêlent et s’y chevauchent. Ils croisent d’autres récits. Tel passage évoque quelque chose de connu, tel autre rappelle un épisode d’une histoire familière. Ainsi en est-il des gouttes de sang dans la neige au début du conte. On se doute qu’un enfant naîtra et que la mère mourra. Après le remariage du père, on s’attend à ce que la marâtre cherche à faire disparaître l’enfant du premier amour. À la différence de Blanche-Neige, dans le Conte du Genévrier, l’orphelin ne put échapper à son destin. Et qui plus est, comme dans un mythe grec, le voilà dévoré par son père, sans que celui-ci s’en doutât. Au noisetier donateur que fit pousser Cendrillon sur la tombe de sa mère correspond ici le genévrier au pied duquel la demi-sœur enterra les os du jeune garçon… Il n’en fallu pas davantage pour que l’on assistât à une métamorphose : comme si l’âme de l’orphelin assassiné s’était muée en un oiseau multicolore dont le chant magique et douloureux scande la seconde partie du récit.

Ma mère m’a tué ;
Mon père m’a mangé
Ma sœurette Marlène
A pris bien de la peine
Pour recueillir mes os jetés
Dessous la table, et les nouer
Dans son foulard de soie
Qu’elle a porté sous le genévrier.

Après avoir récompensé les gentils et châtié la criminelle, l’oiseau multicolore s’effaça pour faire place à l’enfant martyr ressuscité. Et comme si rien ne s’était passé, celui-ci donna la main à son père et à sa sœurette… puis tous trois rentrèrent à la maison et se mirent à table.

Parmi les Contes pour les enfants et la maison des frères Grimm, celui du genévrier est peu souvent raconté. Trop violent, trop cruel, traumatisant sans doute. Insoutenable, cette marâtre qui malmène l’enfant du premier mariage, le pinçant, le frappant, le malmenant sans cesse avant de rabattre sur lui le couvercle d’un coffre qui lui tranche la tête. À ma connaissance, le Conte du Genévrier n’a jamais été illustré en totalité. Tout au plus une image accompagne-t-elle le récit dans l’un ou l’autre recueil de contes qui privilégie le texte. Voyez l’illustration de Maurice Sendak ; proche de celle de Walter Crane, dans le volume intitulé Hans-mon-hérisson que publia Gallimard en Folio Junior.

Ce serait donc « une première » que nous offrent en 2012, Gilles Rapaport et son éditeur Paul Fustier qui a placé sa maison sous le signe du « genévrier ».

Un petit film sur Youtube permet de suivre les étapes de l’évolution des illustrations « de la mise en place du noir et blanc jusqu’à l’image publiée en couleurs. »

On est éblouis par l’art de Gilles Rapaport qui a situé le conte à l’époque médiévale et non, il y a plus de 2000 ans comme l’affirme le texte. Les personnages, leur gestuelle, leur visage, leur regard nous poursuivent par delà la lecture. Plans panoramiques et plans rapprochés alternent en créant un rythme qui soutient l’oralité « mise par écrit » propre aux contes des frères Grimm. L’omniprésence du noir qui entre en contraste avec la couleur, discrète par moments, éclatante à d’autres traduit ce mélange de cauchemar et de merveilleux qui caractérise cette histoire de jalousie, de haine et d’amour.

 

 

grenouilleLe Prince Grenouille de Binette Schroeder,   Éditions Nord-Sud, 1989

Cette version du Prince Grenouille est une remarquable adaptation de Binette Schroeder qui joue sur la symbolique et les couleurs, dans des mises en scène qui renvoient au théâtre, à l’opéra et au cinéma.

Dans ce récit, c’est l’initiation à la sexualité qui est mise en évidence de manière  indirecte et symbolique, à travers la multiplication d’indices visuels à découvrir par le lecteur. Tandis que la grenouille se transforme en garçon, la jeune fille, une enfant qui jouait encore à la balle, se prépare à passer à l’âge adulte : elle doit, conformément à son engagement, accepter la grenouille dans son lit.

 

 

 

 

grigriGrigrigredinmenufretin paru chez Gautier-Languereau

Paru aux USA en 1988, traduit en 1989 chez Gautier-Languereau, le conte allemand Rumpenstünzchenest illustré dans un style médiévalisant, par moments les illustrations s’inspirent de l’art de la miniature, à d’autres, elles évoquent l’esthétique des préraphaélites anglais du 19e siècle.

 

 

 

 

2 versions de Blanche-Neige

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Blanche-Neige illustrée par Éric Battut  (2002)

Cette version se base sur la traduction de Marthe Robert. Éric Battut, fidèle à son style, déroule l’action sur de grandes pages dans lesquelles les personnages sont de taille réduite. Cela lui permet de dramatiser le récit de façon naïve, tandis que la couleur crée une atmosphère expressionniste.

 

 

 

 

bnBlanche-Neige raconté par Joséphine Poole, illustré par Angela Barrett

Ici, le récit prend une véritable dimension mythique. Le monde des nains qui travaillent sous la terre s’apparenterait presque à un au-delà auquel Blanche-Neige accède en traversant une forêt ténébreuse après sa mise à mort symbolique. Sa beauté renvoie aux canons de la beauté d’époque victorienne, tandis que le mobilier par sa couleur noire tout en évoquant le monde de la nuit renvoie à l’univers de Charles Rennie Macintosh et ses émules.

 

 

Collection « Il était une fois »  chez Grasset-Monsieur Chat

La collection « Il était une fois… » dirigée par Étienne Delessert chez Grasset-Monsieur Chat est composée de contes d’Andersen, de Perrault mais également de quelques contes des frères Grimm. Les albums sont conçus selon un même schéma : le  texte intégral est illustré par des artistes d’horizons très différents. Le texte est présenté dans un cartouche sur la page de gauche avec une illustration et le déroulé de l’histoire sur la page de droite.

Dans cette collection, Neige Blanche et Rose rouge est imagé par Roland Topor (1984) qui avait déjà illustré les contes de Perrault , aux éditions de l’Imprimerie Nationale, en 1987 et Raiponce est illustré par Michael Hague (1984).

ourdiL’oiseau d’Ourdi

L’oiseau d’Ourdi a été illustré par Marshall Arisman dans la collection « Il était une fois » chez Grasset-Monsieur Chat, en 1983, dans un style qui selon Michel Defourny, fait penser à celui du peintre Francis Bacon, par sa violence et ses couleurs.

Ce conte correspond à la Barbe Bleue de Charles Perrault. Il y est question d’un sorcier ou d’un ogre qui attire chez lui de très jolies filles. Il leur interdit de pénétrer dans une pièce de sa maison, celle où sont« conservées » les femmes qu’il a assassinées antérieurement. Lorsqu’il s’absente pour quelques jours, ses futures victimes, poussées par la curiosité, utilisent la petite clé qui leur a été confiée. Tachée de sang, celle-ci les trahit.

L’oiseau d’Ourdi a également fait l’objet d’une adaptation par la célèbre photographe américaine Cindy Sherman. Cet album, paru sous le titre Fitcher’s bird chez Rizzoli en 1992, est illustré par une série de photographies dont le style est propre à Cindy Sherman : utilisation de masques, de matières gluantes …

 

 

troisLes Trois Langages

Les Contes de Grimm ne cessent de fasciner des artistes appartenant à tous les horizons. Les Trois langages a ainsi été illustré en 1984 par le graphiste Ivan Chermayeff, qui a beaucoup travaillé le collage. Ce récit, dans lequel un père bannit son fils peu doué pour les apprentissages scolaires ou conventionnels, est illustré avec beaucoup de gaité par des images très colorées. On pense à Matisse.

Effet de réalisme poétique dans La Reine des abeilles (1984), illustré par les dessins de Philippe Dumas qui transpose le conte à notre époque, en mettant en scène ses propres enfants.

John Howe illustre Le pêcheur et sa femme (1983) dans un style qui annonce la fantasy dans laquelle il excellera ultérieurement.

Eléonore Schmid illustre Les Trois plumes (1984), avec beaucoup de douceur et de fidélité au texte.

Paul Perret recourt à un style caricatural pour La Gardeuse d’oies (1984).

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Les frères Grimm et Maurice Sendak

Le Centre de Littérature de Jeunesse de Liège dispose non seulement des 2 recueils de contes illustrés par Maurice Sendak publiés chez Gallimard, mais également de son adaptation du Roi Barbe d’ours, dans lequel l’illustrateur américain théâtralise l’histoire jouée par deux enfants, inscrivant les dialogues dans des bulles, façon BD.

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Autre titre, Chère Mili, un album dédié par Maurice Sendak à sa sœur qui s’était occupée de lui, pendant son enfance.

La jaquette nous apprend que c’est là un conte inédit des frères Grimm, retrouvé dans une lettre adressée, en 1816, à une petite fille. Ce conte avait été oublié. « C’est un siècle et demi plus tard que les descendants de cette petite fille prirent conscience de ce trésor ».

On croirait, à sa lecture, qu’il a été écrit à l’intention de Maurice Sendak et qu’il a attendu pendant un siècle et demi ses illustrations, marquées à la fois par le romantisme et le préraphaélisme, par Mozart et par le régime nazi.

Synopsis

Une petite fille fuit la guerre. Elle tente d’échapper aux dangers qui la guettent, protégée par son ange gardien. « Lorsqu’un danger la menaçait, toujours elle en était sauvée, et sa mère pensait souvent dans son cœur : « Mon enfant doit avoir un ange gardien, qui l’accompagne partout même si on ne peut pas le voir. »

Sans doute est-ce la raison pour laquelle, lorsque le grand incendie embrasa les cieux, sa mère décida de l’envoyer dans la forêt. On sait que la forêt des contes est le lieu de la sauvagerie, des périls mortels, et de l’abandon.

Si la fillette a réussi à s’échapper, d’autres enfants que l’on aperçoit dans le lointain sont emmenés dans des camps de la mort. Dans sa solitude, elle continue à être soutenue par son ange gardien qui l’a aidée « à franchir les falaises et les gouffres profonds ».

À force d’efforts, elle arrive à la chaumière d’un vieillard qui n’est autre que Saint-Joseph. Son comportement est celui d’une petite fille modèle. Le vieillard partage le peu qu’il a. Et de son côté, la petite fille prend soin de lui. Elle fait là-bas la connaissance d’une fillette qui lui ressemble et qui se révèle être son ange gardien. Celle-ci l’aide à retourner chez elle après qu’elle eût reçu du vieillard une rose rouge. Est-ce dans l’au-delà que la fillette a pénétré là où le temps semble ne pas exister et où la jeunesse est éternelle. Toujours est-il qu’elle retrouve sa maman bien vieillie, c’est que, sur terre, le temps d’une vie s’est écoulé.

Comme dans d’autres albums de Maurice Sendak, Mozart est présent dans cet album. Il dirige un chœur d’enfants dont les voix se sont tues,« un silence amplifié par le geste esquissé d’un violon absent des mains d’un garçon ».

Les frères Grimm en Espagne

senorLe Centre de Littérature de Jeunesse de la Ville de Liège veille à s’ouvrir à la production internationale. Dans ce cadre, il propose, entre autres, aux lecteurs un recueil en espagnol, illustré par Oliveiro Dumas, El Senor Korbes y otros cuentos de Grimm, paru chez Media Vaca, en 2001. Des illustrations irrespectueuses et loufoques comme on n’en voit guère pour accompagner les contes des frères Grimm.

Tous ces titres et bien d’autres encore, comme Le Petit Chaperon rouge, La Vieille Bique et les biquets, La Marmite magique, Le Renard et les oies, Les Talers d’étoiles… illustrés par Trina Schart Hyman, par Bernadette, par Tony Ross et bien d’autres peuvent être consultés au Centre de Littérature de Jeunesse de la Ville de Liège.

 

 

 

Michel Defourny et Vincianne D’Anna
Novembre 2013

Échos d’une conversation à bâtons rompus avec Michel Defourny, en feuilletant quelques albums illustrés des Contes des frères Grimm.

 

crayongris2 Vincianne D’Anna est journaliste indépendante.

 

 

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Michel Defourny est spécialiste de la littérature de la jeunesse qu’il enseigne à l’Université de Liège. Il a créé le Fonds Michel Defourny.

 


© Université de Liège – http://culture.ulg.ac.be – 27 novembre 2013

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